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Dossier

Le bois d'Inde

L'épice qui signe la cuisine créole — et qui a parfumé les barbiers du monde entier

Sa feuille dans le court-bouillon, sa baie dans le colombo : le bois d'Inde est l'accent qui rend une sauce créole immédiatement reconnaissable. C'est aussi la seule plante antillaise qui ait fondé une industrie mondiale de parfumerie — le bay rum, cette lotion d'après-rasage dont deux pharmacopées ont publié la formule, et que les Antilles distillaient au rhum bien avant que l'Amérique n'en fasse un produit d'usine.

6 min de lecture · 9 sources

Planche botanique du bois d'Inde : rameau, feuilles opposées, fleurs et fruits
Pimenta racemosa, planche de Hooker sous son ancien nom Myrcia acris — celui-là même que les pharmacopées du XIXe siècle emploient. · William Jackson Hooker (1785-1865) — Public domain · source

Botanique

Un arbre antillais, et trois confusions à écarter

Le bois d'Inde est Pimenta racemosa, un arbre des Antilles et de l'arc caribéen, de la famille des Myrtacées — celle du giroflier et de l'eucalyptus. Ses feuilles coriaces et brillantes, froissées entre les doigts, libèrent un parfum chaud et poivré qui tient du girofle, de la muscade et du poivre à la fois. La botanique l'a longtemps promené : on le trouve dans les textes anciens sous Pimenta acris et sous Myrcia acris, ce qui compliquera la lecture des pharmacopées du XIXe siècle.

Trois voisins portent des noms qui prêtent à confusion, et il vaut la peine de les séparer une fois pour toutes. Le piment de la Jamaïque, Pimenta dioica, est le cousin dont on sèche les baies — l'allspice anglais, qu'on appelle aussi bois d'Inde dans certaines îles. Le laurier-sauce européen, Laurus nobilis, n'a aucune parenté : ce n'est pas une Myrtacée, et sa feuille ne remplace pas celle du bois d'Inde. Enfin le « bay leaf » des supermarchés anglophones désigne le laurier-sauce, pas l'arbre antillais, ce qui a fait rater bien des recettes.

Aux Antilles françaises, l'usage est clair : la feuille de bois d'Inde vient de Pimenta racemosa, et c'est elle, autant que les baies, qui fait l'assaisonnement.

La chimie

L'eugénol, ou pourquoi ça sent le clou de girofle

L'odeur a un nom : eugénol. C'est le constituant principal de l'huile essentielle de bois d'Inde, et c'est exactement la molécule dominante du clou de girofle. Les analyses du XIXe siècle l'avaient déjà établi : le chimiste Mittmann en publie la composition en 1889 dans les Archives de pharmacie — pinène, un polyterpène, puis l'eugénol comme constituant principal et le méthyl-eugénol en plus petite quantité. Le chavicol et le myrcène complètent le tableau.

Cette parenté chimique explique une chose que les cuisinières savent sans la nommer : le bois d'Inde et le girofle se remplacent mal mais se répondent bien. C'est le même accord de fond, dans deux registres — la feuille est plus verte et plus poivrée, le clou plus sucré et plus médicinal.

Elle explique aussi la prudence qui suit. L'eugénol concentré n'est pas anodin : il irrite peau et muqueuses. En cuisine, la question ne se pose pas — la feuille infuse et sort du plat. C'est l'huile essentielle, où la molécule est bien plus concentrée, qui demande des règles.

En cuisine

L'accent de toute la table créole

Difficile de citer un plat créole salé sans bois d'Inde. Il est dans le court-bouillon de poisson, où sa feuille bouillonne avec le citron et le piment. Il est dans la marinade qui attend la viande ou le poisson grillé. Il est dans le colombo, dans le boudin créole, dans les sauces qui accompagnent le riz.

Son rôle n'est pas d'ajouter une note mais de donner le fond du plat : c'est le marqueur olfactif auquel on reconnaît une cuisine antillaise avant d'y avoir goûté. Son absence, à l'inverse, ne se compense pas — un court-bouillon sans bois d'Inde reste un bon poisson au bouillon, mais ce n'est plus le même plat.

  • court-bouillon de poisson : deux ou trois feuilles dans le bouillon citronné
  • marinade : feuilles froissées, ail, cive, citron, piment
  • colombo et boudin : baies séchées, concassées au mortier
  • thé-pays : rarement seul, souvent en appui de la cannelle et du girofle

La famille

Les Myrtacées, ou l'air de famille du jardin créole

Une fois qu'on a l'eugénol en tête, tout un pan du jardin créole s'organise. Les Myrtacées sont une grande famille tropicale qui réunit des aromates et des arbres fruitiers, et l'on reconnaît souvent leur parenté au nez avant de la vérifier à l'herbier.

Côté épices, le bois d'Inde et le girofle (Syzygium aromaticum) partagent la molécule. Côté fruits, la goyave (Psidium guajava) est si riche en pectine qu'elle prend en gelée presque sans aide ; la cerise de Cayenne (Eugenia uniflora), reconnaissable à ses huit côtes, apporte une acidité épicée ; les pommes d'eau du genre Syzygium — jamalac, pomme-rose — désaltèrent, croquantes et à peine sucrées, avec cette note florale qui trahit la cousinade.

C'est une clé de lecture utile bien au-delà de l'anecdote : dans un jardin, savoir qu'une plante appartient aux Myrtacées permet d'anticiper son parfum, sa richesse en pectine, et souvent son usage.

L'industrie

Le bay rum : quand une feuille antillaise a habillé les barbiers du monde

Voici ce que la plupart des fiches d'épices ne racontent pas. Au XIXe siècle, la distillation des feuilles de bois d'Inde a donné naissance à un produit mondial : le bay rum, lotion d'après-rasage et tonique capillaire, présent dans les salons de coiffure de New York à Paris.

La géographie de cette industrie est purement caribéenne. L'huile de bay était distillée à partir des feuilles récoltées notamment sur les hauteurs de Bordeaux Mountain, à Saint John ; le rhum venait de Sainte-Croix ; et l'assemblage se faisait à Saint Thomas, où la fabrication commerciale démarre dans les années 1860. Le rendement dit l'échelle de la chose : il fallait environ cent cinquante livres de feuilles pour obtenir un quart d'huile essentielle.

Le produit entre ensuite dans les pharmacopées, ce qui est la marque d'un succès : l'huile de bay devient officinale dans la pharmacopée des États-Unis en 1890, puis passe au National Formulary sous le nom d'Oleum Myrciae, et le bay rum officinal y figure comme Spiritus Myrciae. Le pharmacien de Saint Thomas A. H. Riise publie en 1882 une note sur le bay rum dans l'American Journal of Pharmacy — la revue avait déjà traité de son origine en 1861.

Et c'est là que se joue le déclassement. Les textes officiels notent que peu de bay rum est alors préparé aux États-Unis directement à partir des feuilles : on lui substitue une simple solution alcoolique d'huiles essentielles. Le geste antillais — distiller la feuille fraîche, et la baie mûre, avec un bon rhum — devient un procédé de référence qu'on ne pratique plus, remplacé par un mélange industriel qu'il faut clarifier à la pulpe de papier pour le rendre limpide.

Dernier épisode, moins glorieux : sous la Prohibition américaine, le bay rum est bu pour son alcool. L'argot des marges le baptise « Bay Horse », et en boire s'appelait « monter le cheval ». Une lotion antillaise devenue alcool de désespoir : la trajectoire complète d'un produit colonial.

Prudence

Une épice, une lotion, pas un médicament

La feuille en cuisine ne pose aucun problème : elle parfume et se retire. Le bain et la friction traditionnels relèvent du soin domestique, en usage externe, sur peau saine.

L'huile essentielle, elle, est un produit concentré. Riche en eugénol, elle est irritante pour la peau et les muqueuses : jamais pure, toujours diluée, et à écarter chez le jeune enfant et la femme enceinte. Aucune allégation thérapeutique n'est établie pour le bois d'Inde — l'activité antiseptique observée en laboratoire ne fait pas un antiseptique de soin.

Quant aux formules anciennes transcrites ci-dessous : elles se lisent, elles ne se refont pas. La distillation d'alcool est réglementée en France, l'éther acétique n'a rien à faire dans une salle de bain, et les quantités des formulaires du XIXe siècle sont pensées pour une officine, pas pour une cuisine.

Archives

Les formules d'époque

Transcrites depuis leurs sources, avec leur date et leur référence. zebapik cite ces textes pour ce qu'ils sont — des documents. Ils disent ce qu'on faisait, pas ce qu'il faut faire.

1898

Le bay rum des Antilles

H. W. Felter et J. U. Lloyd · King's American Dispensatory — Spiritus Myrciae (U.S.P.), Spirit of Myrcia · notice Spiritus Myrciae, section « History and Description » ; huile officinale à l'U.S.P. 1890, puis National Formulary IV sous Oleum Myrciae

Bay rum as prepared in the West Indies is distilled from the fresh leaves of the Myrcia acris, Swartz. The best quality is produced when the leaves and the ripe berries are distilled together with a good grade of St. Croix rum by means of steam.

En français. Le bay rum tel qu'il est préparé aux Antilles est distillé à partir des feuilles fraîches de Myrcia acris ; la meilleure qualité est obtenue en distillant ensemble les feuilles et les baies mûres avec un rhum de Sainte-Croix de bonne qualité, à la vapeur.

Cosmétique Cité mot pour mot (anglais) Document — non reproduit voir la source

C'est la formule antillaise, consignée dans une pharmacopée américaine au moment même où l'industrie cessait de l'appliquer — la notice dit en clair qu'on lui substituait déjà une solution d'huiles. Les deux registres sont donnés : l'original anglais de 1898, dans le domaine public, et sa traduction française. Une traduction n'est pas un verbatim, et le lecteur doit pouvoir vérifier sur le texte.

1871

La formule domestique de 1871

Anonyme — rubrique « Domestic Medicine: Useful Recipes for the Household » · Domestic Medicine — Useful Recipes for the Household, juillet 1871 · rubrique « How to Make Bay Rum » ; reproduction numérique PubMed Central, PMC9506882

Huile de bay, 10 drachmes liquides ; huile de piment (pimento), 1 drachme liquide ; éther acétique, 2 onces liquides ; alcool, 3 gallons ; eau, 22 gallons. Mélanger, puis filtrer soigneusement.

Cosmétique Traduit de l'anglais Document — non reproduit voir la source

Traduction d'un imprimé anglais, unités anciennes conservées et non converties : la drachme liquide et le gallon de 1871 ne se traduisent pas en cuillerées sans trahir le texte. Le verbatim anglais n'a pas été relevé — c'est une traduction, donc une reformulation, et l'honnêteté du champ vaut mieux qu'un verbatim supposé. Elle documente le basculement du bay rum antillais vers la formule d'atelier.

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Sources

  1. 01 King's American Dispensatory (Felter et Lloyd, 1898) — Spiritus MyrciaeBay rum antillais distillé des feuilles fraîches de Myrcia acris, qualité supérieure avec les baies mûres et un rhum de Sainte-Croix ; procédé officinal américain par solution alcoolique d'huiles ; clarification à la pulpe de papier
  2. 02 United States Dispensatory — Oleum Myrciae (huile de bay)Huile distillée des feuilles de Pimenta acris ; officinale à l'U.S.P. 1890 puis au National Formulary IV ; composition d'après Mittmann (Archives de pharmacie, 1889) : pinène, polyterpène, eugénol comme constituant principal, méthyl-eugénol ; usage exclusivement externe, pour la fabrication du bay rum
  3. 03 Domestic Medicine — Useful Recipes for the Household (juillet 1871), via PMC9506882Formule domestique de bay rum : huile de bay, huile de piment, éther acétique, alcool et eau, filtration après deux semaines
  4. 04 American Journal of Pharmacy — J. M. Maisch, « On the origin of bay rum » (1861) ; A. H. Riise, « On bay rum or bay spirit » (1882)Origine et fabrication du bay rum documentées par la presse pharmaceutique du XIXe siècle ; Riise, pharmacien de Saint Thomas
  5. 05 Histoire du bay rum (Shaw ; Fagan, Nursing Forum, 1963)Fabrication à Saint Thomas dès les années 1860 ; huile de bay de Bordeaux Mountain (Saint John), rhum de Sainte-Croix ; environ 150 livres de feuilles pour un quart d'huile ; argot de la Prohibition, « Bay Horse »
  6. 06 Botanique — Pimenta racemosa (Mill.) J. W. MooreMyrtacées ; synonymes Pimenta acris, Myrcia acris ; à distinguer de Pimenta dioica (piment de la Jamaïque) et de Laurus nobilis (laurier-sauce)
  7. 07 Phytochimie de l'huile essentielle de Pimenta racemosaEugénol majoritaire, chavicol, myrcène, méthyl-eugénol ; activité antibactérienne et antifongique documentée in vitro ; eugénol irritant pour la peau et les muqueuses
  8. 08 TRAMIL — pharmacopée végétale caribéenneUsages traditionnels du bois d'Inde : assaisonnement, friction et bain contre courbatures et refroidissements · ISBN 978-2-35190-065-9
  9. 09 J. Fournet, Flore illustrée des phanérogames de Guadeloupe et de Martinique ; CIRAD — CaribfruitsMyrtacées des Antilles : Pimenta racemosa, Syzygium aromaticum, Psidium guajava, Eugenia uniflora, Syzygium jambos et S. samarangense

Un dossier zebapik raconte et met en contexte ; il ne prescrit pas. « Sa tradisyon di » rapporte des usages culturels, « Sa lasyans di » des données vérifiables. Les allégations commerciales de santé sont débunkées, jamais relayées. Règlement (CE) 1924/2006.