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Dossier

Le ouicou

La bière kalinago que tout le monde a bue

Avant le rhum, avant le vin des flottes, il y avait le ouicou : de la cassave rompue, des patates douces, du sirop de canne, et deux jours de patience dans un canari de terre. C'est la boisson quotidienne des Antilles du XVIIe siècle — kalinago d'origine, adoptée par tous, et aujourd'hui presque entièrement effacée.

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David Monniaux — CC BY-SA 3.0 · source

Origine

Une bière sans orge et sans houblon

Le ouicou est une bière au sens strict : de l'amidon transformé en sucre, du sucre transformé en gaz et en alcool. Simplement, l'amidon ne vient pas d'une céréale mais d'une racine — le manioc, sous la forme des galettes de cassave — et d'un tubercule, la patate douce.

C'est une invention kalinago. On la prépare dans un canari, ce grand vase de terre grise cuit sur place, dont le nom même est passé du caraïbe au créole et au français des îles. Les récits du début de la colonisation sont formels : ce sont les Européens qui ont appris la recette des Amérindiens, pas l'inverse.

La boisson comptait assez pour donner son nom aux assemblées où on la buvait. Un « ouicou », chez les Kalinago, ce n'est pas seulement un verre : c'est le rassemblement où l'on prend les décisions collectives.

Le geste

Rompre, écraser, sucrer, attendre

La séquence de 1722 est d'une simplicité désarmante. On remplit le canari d'eau presque à ras. On y jette deux grosses cassaves rompues en morceaux et une douzaine de patates douces coupées en quartiers. On ajoute le sucre — du gros sirop de canne, ou, à défaut, une douzaine de cannes mûres coupées et écrasées. On ferme, et on laisse travailler deux ou trois jours.

Au bout de ce délai, une croûte s'est formée à la surface : le « mare ». On la lève à l'écumoire, et la boisson est prête. Le résultat, disent les témoins, ressemble à de la bière — à l'amertume près — et monte facilement à la tête.

Rien là-dedans qui ressemble à une brasserie. Pas de malt, pas de houblon, pas de levure ajoutée : la cassave et la patate apportent l'amidon, le sirop apporte le sucre immédiat, et les levures sauvages du milieu font le reste.

Formule

La version enrichie de 1765

Quarante ans plus tard, l'article OUICOU de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert décrit la même boisson — et une version augmentée. L'auteur, Le Romain, ingénieur en poste dans les îles, note que les habitants blancs et noirs ont « beaucoup perfectionné » la composition kalinago.

Ce qu'ils y ont ajouté dit tout du métissage des goûts : du gingembre frais écrasé, le jus et l'écorce d'un certain nombre de citrons, des bananes bien mûres coupées en morceaux. La racine amérindienne, l'épice venue d'Asie par les routes coloniales, l'agrume, le fruit — la boisson enregistre les circulations du monde atlantique dans un seul canari.

L'article est aussi honnête sur l'effet : la boisson est forte, et elle enivre facilement. Ce n'est pas un soda.

Histoire

La boisson de ceux qui n'avaient pas de vin

Le ouicou et le mabi sont, en 1722, les deux boissons ordinaires des repas. Mais « ordinaire » veut dire quelque chose de précis dans une société d'habitation : c'est ce que boivent ceux à qui le vin importé n'est pas destiné. Les esclaves, les engagés, les domestiques, les gens de métier n'en boivent pas à leurs repas ; ils boivent du ouicou.

La suite ressemble à celle du mabi. Le vin, le tafia puis le rhum, et plus tard les boissons industrielles occupent le terrain. La différence, c'est que le mabi a survécu en Martinique, tandis que le ouicou a pratiquement disparu comme geste domestique des Antilles françaises. Le mot lui-même est sorti de l'usage courant.

Il n'a pas complètement disparu pour autant : des bières artisanales de manioc réapparaissent dans la Caraïbe, sur la même idée. Ce n'est pas une résurrection, c'est un fil qu'on reprend.

Sécurité

On part de la cassave, jamais de la racine crue

Un point mérite d'être dit clairement, parce que les textes anciens ne le disent pas : le ouicou ne se fait pas avec du manioc cru. Il se fait avec de la cassave — la galette déjà râpée, pressée, séchée et cuite.

Cette transformation n'est pas culinaire, elle est chimique. Le manioc amer contient des glucosides cyanogènes ; c'est le râpage, le pressage, le séchage et la cuisson qui libèrent puis évacuent le cyanure. La cassave est le produit de cette détoxication. En partir, c'est partir d'un aliment sûr ; court-circuiter l'étape, c'est se mettre en danger.

Le second point concerne le canari. Un vase de terre poreux, fermé d'un couvercle simplement posé, laisse échapper une partie du gaz. Une bouteille de verre fermée hermétiquement, non : elle éclate. Refaire du ouicou aujourd'hui, c'est reprendre la formule et abandonner ce détail de contenant.

Ce qu'on peut dire

Une bière, pas un remède

Aucune propriété thérapeutique n'est attribuée au ouicou par les textes qui le décrivent, et zebapik ne lui en prête aucune. Ce n'est pas une tisane, ce n'est pas un tonique : c'est de la bière de racine, et c'était de l'hydratation quotidienne à une époque où l'eau pure n'était ni sûre ni toujours disponible.

Son intérêt est ailleurs, et il est considérable. Le ouicou est l'un des rares gestes alimentaires dont on peut suivre la trace continue depuis les Kalinago jusqu'au XVIIIe siècle, avec deux formules datées à quarante ans d'écart, et lire dedans, ingrédient par ingrédient, l'histoire d'un métissage.

Archives

Les formules d'époque

Transcrites depuis leurs sources, avec leur date et leur référence. zebapik cite ces textes pour ce qu'ils sont — des documents. Ils disent ce qu'on faisait, pas ce qu'il faut faire.

1722

Le ouicou du canari

Jean-Baptiste Labat · Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique · t. I, p. 133 — édition numérisée, Internet Archive

Remplir d'eau un canari de terre grise jusqu'à cinq ou dix pouces du bord. Y jeter deux grosses cassaves rompues en morceaux et une douzaine de patates coupées en quartiers. Ajouter trois ou quatre pots de gros sirop de cannes — ou, à défaut, une douzaine de cannes bien mûres coupées et écrasées. Bien boucher l'ouverture du canari et laisser fermenter deux ou trois jours. Lever ensuite à l'écumoire le « mare » qui a formé une croûte à la surface.

Cuisine Mis en français d'aujourd'hui Document — non reproduit voir la source

Non reproduite telle quelle pour deux raisons : l'échelle — le canari décrit contient environ 150 litres — et le contenant. Un vase de terre poreux laisse fuir le gaz ; une bouteille moderne hermétiquement close peut éclater. La recette du grimoire reprend les proportions en les ramenant à 4 litres et remplace la fermeture par un linge.

1765

La composition « perfectionnée »

Le Romain · L'Encyclopédie, 1re édition — article OUICOU · t. XI, p. 702

À une quantité d'eau suffisante mêlée de beau sirop de sucre, ajouter des patates et des bananes coupées par morceaux, quelques racines de gingembre fraîches et écrasées, le jus et l'écorce d'un certain nombre de citrons. La base kalinago reste la même : patates coupées, bananes bien mûres, cassave rompue par morceaux, gros sirop de sucre ou cannes écrasées, le tout mis en fermentation dans un canari.

Cuisine Mis en français d'aujourd'hui Document — non reproduit voir la source

L'article donne une composition, pas des quantités : « un certain nombre de citrons » n'est pas un dosage. Transcrite ici comme document ; la recette du grimoire la chiffre pour qu'elle soit refaisable, ce qui est un choix éditorial et non une lecture de la source.

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Sources

  1. 01 J.-B. Labat, Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique (1722), t. IOuicou : canaris de terre grise de la pinte à 60-80 pots, cassaves rompues, patates en quartiers, gros sirop de cannes, fermentation de deux à trois jours, levée du « mare » à l'écumoire ; boisson la plus ordinaire de ceux qui n'ont point de vin ; les Européens l'ont apprise des Amérindiens
  2. 02 Le Romain, L'Encyclopédie, 1re éd. (1765), art. OUICOU, t. XI p. 702Boisson composée par les Caraïbes avec patates, bananes mûres, cassave rompue et gros sirop de sucre, mise en fermentation dans des canaris ; ressemble à de la bière à l'amertume près, très forte et enivrante ; version enrichie de gingembre frais écrasé, jus et écorce de citrons
  3. 03 Tan Listwa (J. Pierre-Louis), « Les recettes du Père Labat #4 »Transcription et mise en contexte des passages de Labat sur les boissons ; conversion des unités (pot = 2 pintes, pinte de Paris ≈ 0,931 l) ; le ouicou donne son nom aux rassemblements de décision collective
  4. 04 FAORacines et tubercules : détoxication du manioc — le râpage libère la linamarase, le pressage, le séchage et la cuisson évacuent le cyanure

Un dossier zebapik raconte et met en contexte ; il ne prescrit pas. « Sa tradisyon di » rapporte des usages culturels, « Sa lasyans di » des données vérifiables. Les allégations commerciales de santé sont débunkées, jamais relayées. Règlement (CE) 1924/2006.