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Dossier

Le mabi

La bière oubliée des Antilles

Une écorce, du sucre, une nuit de patience : le mabi pétille tout seul. Derrière ce soda amer et brun se cache l'une des plus vieilles boissons fermentées de la Caraïbe — amérindienne avant d'être créole, boisson de tous avant d'être boisson des pauvres, vivante en Martinique et presque effacée en Guadeloupe.

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Djringer — CC BY-SA 4.0 · source

Origine

Avant l'écorce, la patate

Le mabi ne commence pas avec un arbre. Il commence avec un tubercule. Les premiers témoignages européens, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, décrivent une boisson faite de patate douce pure : on la cuit, on l'écrase, on la noie d'eau, et le mélange se met à bouillonner comme un vin nouveau. Le goût est légèrement aigrelet ; il faut la boire vite, sinon elle s'aigrit. Avec du gros sirop de sucre, notent les mêmes textes, elle devient franchement bonne.

Ce sont des femmes amérindiennes qui la préparaient, avec des techniques très proches de celles de la bière de manioc. Le mabi appartient donc d'abord au monde kalinago et taïno, dans une famille de boissons fermentées qui a précédé de loin l'arrivée du sucre industriel et du rhum.

L'écorce de Colubrina est venue ensuite — ou en parallèle — apporter ce que la patate ne donnait pas : l'amertume, la couleur brune, la longueur en bouche. C'est cette version-là qui a survécu et qui porte aujourd'hui le nom.

Histoire

De la boisson de tous à la boisson des derniers

Les Européens installés dans les îles adoptent le mabi dès le XVIe-XVIIe siècle : c'est facile à faire, ça désaltère, et la matière première ne coûte rien. Puis le statut de la boisson change. Elle devient la bière des esclaves africains, boisson du quotidien dans les habitations.

Au XIXe siècle, le déclassement s'achève. Face au vin, au rhum et aux alcools industriels qui arrivent en quantité, le mabi devient synonyme de boisson indigène, boisson du pauvre. On ne le sert plus, on le subit. Beaucoup de familles cessent d'en faire, et la mémoire du geste s'efface par le haut de la société avant de s'effacer tout court.

Le XXe siècle achève de le transformer : le nom survit sur des étiquettes de sodas industriels, non fermentés, faits d'extrait d'écorce et d'eau gazéifiée. Le mot est resté ; le geste, lui, s'est perdu presque partout.

Botanique

Un arbre qui se déshabille

Le bois mabi, Colubrina elliptica, est un petit arbre des Rhamnacées, de 3 à 12 mètres, à écorce orangée qui se fissure et pèle en fines lanières — d'où son nom anglais de nakedwood, « bois nu ». Il est natif de la Floride du Sud, de la Caraïbe, du Mexique et jusqu'au Venezuela.

Son autre nom anglais, soldierwood, vient de ses fruits : gros comme des grains de poivre, ils éclatent à maturité en projetant leurs graines avec un claquement sec, comme une salve de mousqueterie.

Une confusion revient souvent dans les sources : deux Colubrina fournissent l'écorce à mabi dans la Caraïbe. C. elliptica est l'espèce des Antilles françaises et celle qui est réellement employée pour la boisson ; C. arborescens, plus au nord, lui est parfois attribuée à tort. Les noms anciens C. reclinata et C. fermenta — ce dernier n'a pas été choisi au hasard — désignent la même espèce que C. elliptica.

Le geste

Ce qui fait les bulles

Aucun gaz n'est ajouté au mabi de tradition. On extrait l'écorce et le bois — par macération à froid ou par décoction courte — avec du gingembre et des épices ; on filtre ; on sucre largement ; et on laisse une nuit à l'air, sous un simple linge. Les levures sauvages présentes sur la peau du gingembre et dans le milieu font le reste : elles consomment une part du sucre et libèrent du gaz carbonique. Le lendemain, ça pétille.

Cette fermentation courte produit aussi un peu d'alcool — traditionnellement moins de 1 % vol. C'est pour cela que le mabi appartient à la famille des bières légères plus qu'à celle des sodas, et pourquoi Zebapik le classe parmi les boissons fermentées.

L'amertume, elle, ne vient pas de la fermentation mais de la chimie de l'écorce.

Formule

La recette de 1937

La plus précise des formules anciennes est publiée en 1937 et tient en une ligne : une macération de huit heures, trois ingrédients pesés, un kilo de sucre, cinq litres. Elle est transcrite telle quelle en fin de dossier, avec sa référence. On la disait rafraîchissante, diurétique, antiscorbutique, stomachique et laxative — c'est la littérature de l'époque qui parle, pas nous.

Deux choses valent d'être notées. La première, ce dosage de sucre : 200 g par litre. Le mabi est si amer qu'il ne tient debout qu'à ce prix — les palais d'aujourd'hui réduiront, mais qu'ils sachent que la tradition ne réduisait pas.

La seconde, ce gaïac. Il n'est pas là par hasard : son écorce amère complète celle du mabi. Mais le gaïac est aujourd'hui protégé en Martinique, exactement comme le mabi, par le même arrêté de 1988. On cite la formule pour l'histoire ; on la fait sans.

Aujourd'hui

Vivant en Martinique, effacé en Guadeloupe

C'est l'une des divergences les plus nettes entre les deux îles. La dendrologie des Petites Antilles le note explicitement : la boisson mabi est encore populaire en Martinique, alors qu'elle semble tombée en désuétude en Guadeloupe. Qui a grandi en Guadeloupe peut n'avoir jamais tenu un verre de mabi ; en Martinique, le mot n'a pas besoin d'être expliqué.

Cette survie a un revers. Le bois mabi figure sur la liste des espèces végétales protégées en région Martinique depuis l'arrêté du 26 décembre 1988. L'arbre est devenu rare là même où sa boisson a le mieux résisté — et le prélèvement d'écorce dans la nature y est interdit. L'écorce que l'on trouve dans le commerce vient très majoritairement d'Haïti et de la République dominicaine, deux des principaux exportateurs de la Caraïbe.

Documenter le mabi, c'est donc documenter deux choses en même temps : un geste qui mérite de revenir, et un arbre qu'il ne faut pas payer pour ce retour.

Ce qu'on peut dire

Boisson, pas remède

Les vertus prêtées au mabi sont nombreuses et anciennes : action sur les reins, la vessie, le cœur, effet tonique, antiscorbutique, diurétique. Elles proviennent d'une littérature ethnobotanique du début du XXe siècle, qui rapportait ce qui se disait — pas ce qui avait été mesuré. Aucune de ces indications n'a fait l'objet d'un essai clinique. Aucune propriété thérapeutique du mabi n'est établie.

Ce qui est établi, c'est sa chimie — les saponines amères — et son statut culturel, qui n'a pas besoin d'être médical pour compter. Le mabi est une boisson amère, désaltérante, naturellement pétillante, et l'un des derniers témoins vivants des fermentations amérindiennes de la Caraïbe. Cela suffit largement à lui faire une place.

Archives

La formule d'époque

Transcrite depuis sa source, avec sa date et sa référence. zebapik cite ce texte pour ce qu'il est — un document. Il dit ce qu'on faisait, pas ce qu'il faut faire.

1937

La formule de 1937

Cabre · cité par B. Rollet et coll., Arbres des Petites Antilles · notice Colubrina elliptica, via Pl@ntUse

Faire macérer huit heures 70 g de bois et d'écorce de mabi, 50 g de rhizome de gingembre et 5 g d'écorce de gaïac. Filtrer. Ajouter 1 kg de sucre. Compléter à 5 litres d'eau. La boisson fermente pendant la nuit et se boit le lendemain.

Cuisine Mis en français d'aujourd'hui Refaisable aujourd'hui voir la source

Deux siècles de mabi tiennent dans ce dosage de sucre : 200 g par litre. Le gaïac, lui, ne peut plus être prélevé — protégé en Martinique par le même arrêté de 1988 que le bois mabi. On cite la formule pour l'histoire ; on la fait sans.

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Sources

  1. 01 LégifranceArrêté du 26 décembre 1988, liste des espèces végétales protégées en région Martinique — Colubrina elliptica : Bois mabi ; Guaiacum officinale : Gaïac
  2. 02 B. Rollet et coll., Arbres des Petites Antilles (ONF, 2010), via Pl@ntUseBoisson mabi laxative, tonique, stomachique, diurétique ; encore populaire en Martinique, semble tombée en désuétude en Guadeloupe · ISBN 978-2-84207-333-6
  3. 03 Cabre (1937), via Pl@ntUseFormule du mabi : bois + écorce 70 g, gingembre 50 g, écorce de gaïac 5 g, macération 8 h, 1 kg de sucre, 5 l ; fermente la nuit
  4. 04 Beer Studies — mabi amérindienTémoignage du début du XVIIIe siècle : mabi de patate douce cuite, écrasée et noyée d'eau, fermentant comme du vin nouveau, à boire vite, amélioré au gros sirop
  5. 05 Wikipédia — Bière traditionnelleAdoption du mabi par les Européens au XVIe-XVIIe siècle, préparation par les femmes amérindiennes, techniques proches de la bière de manioc, puis déclassement au XIXe siècle face au vin et au rhum
  6. 06 Kew — Plants of the World OnlineColubrina elliptica (Sw.) Brizicky & W.L.Stern ; syn. C. reclinata, C. fermenta ; Mexique à Venezuela, Floride du Sud et Caraïbe
  7. 07 Phytochimie — RhamnacéesMabiosides A, B et C : saponines amères isolées de l'écorce de Colubrina elliptica
  8. 08 Wikipédia — MaubyHaïti et la République dominicaine parmi les principaux exportateurs caribéens d'écorce et de feuilles ; versions commerciales non fermentées

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