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Dossier

Avant le ti-punch

Quatre boissons composées, notées dans les îles en 1722

Sang-gris, limonade à l'angloise, salibott, ponche : quatre recettes de boissons relevées aux Antilles au tournant du XVIIIe siècle, avec leurs ingrédients et leur mode d'emploi. On y voit du vin d'Europe, des épices d'Asie, du sucre et des citrons des îles — et l'ancêtre plausible de toute la famille du punch.

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Le décor

Qui buvait quoi

Dans les îles du début du XVIIIe siècle, la boisson est un marqueur social avant d'être un plaisir. Le vin arrive par les flottes — Bordeaux, Cahors, Provence, Languedoc, Italie, Espagne, Madère, Canaries, Portugal, jusqu'aux vins du Rhin et de Moselle. Deux ou trois mois sans navire, et on est presque partout réduit à l'eau.

Ce vin n'est pas pour tout le monde. Le chroniqueur de l'époque le note sans détour : les esclaves, les engagés, les domestiques et les ouvriers n'en boivent pas à leurs repas. Eux boivent du ouicou, la bière de cassave, et de l'eau-de-vie de canne.

Car l'alcool local existe déjà : la guildive, ou tafia, distillée sur place à partir des écumes et des sirops du sucre. C'est, dit le même texte, la seule que cherchent « les Sauvages, les Nègres, les petits habitants et les gens de métier ». Le rhum n'a pas encore son nom ni sa noblesse ; il a déjà sa fonction.

La formule

Le sang-gris, celle qui tient encore debout

Des quatre, c'est la seule qu'on peut refaire ce soir sans rien changer d'essentiel. Du vin de Madère dans une jatte de cristal ou de faïence, du sucre, du jus de citron, un peu de cannelle et de girofle en poudre, beaucoup de muscade — et une croûte de pain grillée, même un peu brûlée. On laisse la liqueur prendre le goût des choses qu'on y a mises, puis on la passe par un linge fin.

La croûte brûlée n'est pas une fantaisie créole : c'est un geste européen ancien, celui du pain grillé jeté dans le vin, qui apporte de l'amertume et des notes torréfiées. Le citron, lui, fait tout le travail d'illusion : il rend la boisson fraîche en bouche alors qu'elle est faite d'un vin muté à dix-neuf degrés.

Le nom a voyagé et vieilli — sangaree en anglais, sangría en espagnol : la famille est la même, celle du vin sucré, aromatisé et servi glacé.

Archives

Les deux qu'on transcrit sans les refaire

La limonade à l'angloise se fait avec du vin des Canaries, du sucre, du jus de citron, de la cannelle, de la muscade, du girofle — et un peu d'essence d'ambre. Le chroniqueur la trouve « aussi délicieuse que dangereuse ». L'ambre gris, sécrétion de cachalot, était alors un aromatique de luxe ; c'est aujourd'hui un produit issu d'une espèce protégée, réglementé et introuvable en cuisine. La formule reste, l'ingrédient ne revient pas.

Le salibott, lui, est un cas d'école. On remplit à moitié une jatte de vin de Madère, on y met sucre, cannelle et girofle en poudre, et on achève de remplir le vase en tirant dessus le lait d'une vache. Le lait fait mousser le tout comme de la crème fouettée, et on le boit chaud. Le chroniqueur, qui trouve la chose singulière, conclut d'un haussement d'épaules : en fera l'épreuve qui voudra, il lui suffit d'en avoir donné la recette.

Zebapik en fait autant. La formule est là, datée, référencée. Elle ne devient pas une recette du grimoire : traire directement dans un bol de vin chaud n'est pas un geste qu'on reproduit aujourd'hui — question de lait cru, pas de nostalgie.

Filiation

La ponche, et une hypothèse à manier avec des gants

La ponche est présentée comme la boisson favorite des Anglais : deux parties d'eau-de-vie sur une d'eau, les mêmes ingrédients que le sang-gris sauf le citron, remplacé par des jaunes d'œufs qui l'épaississent « comme un brouet ». Souvent, le lait remplace l'eau, et c'est la version la plus estimée. Le chroniqueur, peu convaincu, laisse chacun juger de ce salmigondis.

Deux parties d'eau-de-vie sur une d'eau, du sucre, des épices : la silhouette est troublante. Elle ressemble à celle du ti-punch et à celle du planteur. L'hypothèse d'une filiation est avancée par l'historienne qui a transcrit ces passages, et elle est plausible. Mais il faut la nommer pour ce qu'elle est : une hypothèse. Le texte de 1722 ne trace aucune ligne vers le ti-punch, et l'histoire des boissons composées est faite de convergences autant que de descendances.

Ce que le texte établit, en revanche, est déjà beaucoup : dès le début du XVIIIe siècle, on savait aux Antilles composer un alcool avec du sucre, un acide, des épices et de l'eau. Tout le reste est une affaire de proportions et de deux siècles.

Ce que ça dit

Quatre bols, une carte du monde

Regardez les ingrédients ensemble : du vin de Madère et des Canaries, de la cannelle, du girofle et de la muscade venus d'Asie par les compagnies des Indes, du sucre et du citron produits sur place, de l'eau-de-vie tirée des écumes de sucrerie. Quatre recettes, et toute l'économie atlantique du XVIIIe siècle dans une jatte de faïence.

C'est aussi pour cela que ces formules valent d'être transcrites plutôt que résumées. Un dosage daté est un document : il dit ce qu'on avait sous la main, ce qu'on trouvait bon, et ce qu'on croyait sain. Le reste — ce qu'il faut boire — n'est pas l'affaire d'un texte de 1722.

Archives

Les formules d'époque

Transcrites depuis leurs sources, avec leur date et leur référence. zebapik cite ces textes pour ce qu'ils sont — des documents. Ils disent ce qu'on faisait, pas ce qu'il faut faire.

1722

Le sang-gris

Jean-Baptiste Labat · Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique · t. I, p. 135 — édition numérisée, Internet Archive

Dans une jatte de cristal ou de faïence, mettre du vin de Madère avec du sucre, du jus de citron, un peu de cannelle et de girofle en poudre, beaucoup de muscade, et une croûte de pain rôtie et même un peu brûlée. Lorsque la liqueur a pris le goût des choses qu'on y a mises, la passer par un linge fin.

Rituel Cité mot pour mot Refaisable aujourd'hui voir la source

Refaisable telle quelle, à une réserve près : « beaucoup de muscade » ne se transpose pas littéralement. La recette du grimoire s'en tient à une pincée.

1722

La limonade à l'angloise

Jean-Baptiste Labat · Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique · t. I, p. 135 — édition numérisée, Internet Archive

Du vin des Canaries dans lequel on met du sucre, du jus de citron, de la cannelle, de la muscade, du girofle et un peu d'essence d'ambre.

Rituel Cité mot pour mot Document — non reproduit voir la source

Non reproduite : l'essence d'ambre est l'ambre gris, sécrétion de cachalot. Le commerce en est aujourd'hui réglementé au titre de la protection des espèces, et l'ingrédient n'a plus d'usage alimentaire. La formule est transcrite pour l'histoire.

1722

Le salibott

Jean-Baptiste Labat · Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique · t. II, p. 372 — édition numérisée, Internet Archive

Remplir à moitié une jatte de vin de Madère, y mettre du sucre, de la cannelle et du girofle en poudre, puis achever de remplir le vase en tirant dessus le lait d'une vache. Le lait fait mousser toute la liqueur comme de la crème fouettée ; on la boit toute chaude.

Rituel Mis en français d'aujourd'hui Document — non reproduit voir la source

Non reproduite : le geste central est de traire directement dans le bol, et la boisson se consomme chaude avec du lait cru. C'est un document sur une pratique, pas un mode d'emploi transposable.

1722

La ponche

Jean-Baptiste Labat · Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique · t. I, p. 135 — édition numérisée, Internet Archive

Deux parties d'eau-de-vie sur une d'eau. Y mettre les mêmes ingrédients que dans le sang-gris — sucre, cannelle, girofle, muscade — excepté le citron, à la place duquel on met des jaunes d'œufs qui l'épaississent comme un brouet. Souvent, au lieu de l'eau, on y met du lait ; c'est la version la plus estimée.

Rituel Cité mot pour mot Document — non reproduit voir la source

Non reproduite : deux volumes d'eau-de-vie pour un d'eau, et des jaunes d'œufs crus tenus à température ambiante sous les tropiques. La silhouette annonce peut-être celle du ti-punch et du planteur, mais cette filiation est une hypothèse d'historienne, pas une donnée du texte.

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Sources

  1. 01 J.-B. Labat, Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique (1722), t. I p. 135 et t. II p. 372Recettes du sang-gris, de la limonade à l'angloise, du salibott et de la ponche ; guildive/tafia distillée des écumes et sirops du sucre ; vins importés et géographie sociale de la boisson dans les îles
  2. 02 J.-B. Labat, Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique (1722), t. I p. 118 et p. 366Consommation de vin dans les îles et provenances des vins et eaux-de-vie ; esclaves, engagés, domestiques et ouvriers n'en boivent pas à leurs repas
  3. 03 Tan Listwa (J. Pierre-Louis), « Les recettes du Père Labat #4 »Transcription et mise en contexte des passages sur les boissons ; hypothèse — présentée comme telle par l'autrice — d'une filiation entre la ponche et les ti-punchs et planteurs actuels

Un dossier zebapik raconte et met en contexte ; il ne prescrit pas. « Sa tradisyon di » rapporte des usages culturels, « Sa lasyans di » des données vérifiables. Les allégations commerciales de santé sont débunkées, jamais relayées. Règlement (CE) 1924/2006.