La famille
Le lait blanc en commun
Sapotille, sapote, caïmite, canistel, balata, acomat : toutes des Sapotacées, toutes traversées d'un latex blanc présent dans la plupart de leurs organes. Ce lait n'est pas un détail d'herbier — c'est la matière première de deux industries mondiales et la raison pour laquelle ces arbres ont été saignés d'un bout à l'autre des tropiques.
La famille se lit donc à deux niveaux. En haut, des fruits de dessert que le jardin créole cultive pour la table. En bas, dans le tronc, une matière première industrielle que l'Europe et l'Amérique du Nord ont cherchée avec la même avidité que le caoutchouc.
Et le point de départ est une question de forme. Le latex des Sapotacées et celui de l'hévéa contiennent la même brique de base, l'isoprène, assemblée en longues chaînes. Mais chez l'hévéa, la chaîne est en configuration cis — désordonnée, amorphe, élastique : c'est le caoutchouc. Chez les Sapotacées, elle est majoritairement en configuration trans — régulière, partiellement cristallisée, donc rigide. Même molécule, géométrie inversée, destins opposés : l'une rebondit, l'autre isole.
Premier destin
Le chicle, ou comment un latex maya est devenu le chewing-gum
Le latex de la sapotille — Manilkara zapota — porte un nom nahuatl passé en espagnol : le chicle. On le mâchait en Mésoamérique bien avant l'arrivée des Européens, et c'est cet usage, transposé, qui a fondé une industrie au XIXe siècle.
Le chicle a été la base naturelle de la gomme à mâcher jusqu'au milieu du XXe siècle. Il a ensuite été remplacé par des bases synthétiques, pour des raisons de coût et de volume : un latex récolté à l'entaille dans des forêts tropicales ne suit pas la demande d'un produit de grande consommation. La filière a décliné, laissant derrière elle un métier — celui des saigneurs de chicle — et des forêts dont l'exploitation avait été organisée autour de cette récolte.
Chimiquement, le chicle est un cousin plus léger de la gutta-percha : son poids moléculaire est de l'ordre de la moitié. Assez rigide pour se mâcher sans se dissoudre, assez souple pour rester agréable — la fenêtre exacte que les industriels ont ensuite cherché à reproduire par synthèse.
Deuxième destin
La gutta-percha, matériau miracle du XIXe siècle
Voici l'histoire que ce dossier corrigeait mal, et elle mérite d'être racontée juste. Le matériau qui a rendu possibles les câbles télégraphiques sous-marins n'est pas le balata américain mais la gutta-percha, tirée de Palaquium gutta — une Sapotacée d'Asie du Sud-Est, cousine des nôtres.
Ses propriétés étaient sans équivalent au XIXe siècle : elle ne se dégrade pas dans l'eau de mer, résiste aux organismes marins, conserve d'excellentes propriétés isolantes, et se moule à chaud. Le caoutchouc, essayé sur les câbles dans les années 1850, absorbait l'humidité et se fissurait sous pression. Aucun autre matériau ne convenait, et l'échelle du prélèvement a suivi : trente mille quintaux longs — environ 1 500 tonnes — importés en Grande-Bretagne pour la seule année 1851.
Le balata, lui, vient de Manilkara bidentata, un grand arbre de la Caraïbe, du plateau des Guyanes et du nord de l'Amérique du Sud. Sa gomme, la gutta-balata, a servi aux courroies de transmission, aux balles de golf et à l'isolation de câbles télégraphiques — matériau apparenté, employé en parallèle et en substitut, avec un pic de commerce dans le bassin amazonien à la charnière des XIXe et XXe siècles.
Autrement dit : le premier réseau de communication planétaire a été isolé avec le latex d'une famille d'arbres à fruits sucrés. Et il a disparu avec l'arrivée du polyéthylène, comme le chicle a disparu avec les bases synthétiques.
Troisième destin
La table : sapote, canistel, caïmite, sapotille
Côté dessert, la famille est généreuse et méconnue. La sapotille donne une chair brune, sucrée, d'une texture de poire avec un goût de sucre roux et de caramel — c'est le fruit qui a le plus voyagé, cultivé sous tous les tropiques.
La sapote (Pouteria sapota) offre une crème couleur brique, dense, qui se mange à la cuillère et fait des glaces remarquables. Le canistel (Pouteria campechiana) a une chair farineuse jaune d'œuf, d'où son surnom d'egg fruit — c'est lui qui, réduit en poudre sous le nom de lucuma, est vendu comme superaliment andin. La caïmite se coupe en travers pour découvrir sa pulpe en étoile.
Un point commun de préparation vaut d'être noté : ces fruits doivent être parfaitement mûrs. Cueillis trop tôt, ils gardent leur latex, qui est astringent et colle aux dents. Le lait blanc qui a fait les industries est aussi ce qui gâche un fruit vert.
Quatrième destin
Le bois, et ce qu'il a coûté
Le dernier destin est le plus discret et le plus lourd. Ces arbres donnent des bois durs et denses : le balata se vend sous le nom commercial de massaranduba — appellation qui recouvre indifféremment plusieurs Manilkara —, employé en charpente, en ossature, en parquet, difficile à clouer tant il est dur.
Or un arbre qu'on saigne pour son latex peut se refaire ; un arbre qu'on abat pour son bois, non. Et l'acomat, Sapotacée des Petites Antilles, figure parmi les espèces protégées par l'arrêté de 1988 en Martinique — l'un de ces cas où un usage précieux a fini par menacer l'espèce.
C'est la leçon de la famille, et elle rejoint celle des arbres-mémoire : les Sapotacées ont fourni au monde une gomme à mâcher, un isolant, des desserts et des planches, et le seul de ces usages qui les a mises en danger est celui qui ne demandait pas de savoir-faire.