Le nom
Paroka, et pas autre chose
Le réseau TRAMIL enquête depuis quarante ans sur les usages populaires des plantes médicinales de la Caraïbe, territoire par territoire. Dans sa monographie de Momordica charantia, une seule ligne concerne la Guadeloupe, et elle tient en un mot : paroka. Pas sorossi, pas margose, pas concombre amer. Paroka — que la graphie créole écrit aussi pawoka.
La base botanique PROTA, qui inventorie les ressources végétales de l'Afrique tropicale, retient le même mot parmi les noms français de l'espèce, à côté de margose et de concombre amer. Le nom n'est donc ni familial ni local à un bourg : il est enregistré.
Ce dossier commence par un aveu. Le grimoire portait déjà cette plante, sous le nom martiniquais de sorossi, et sa fiche listait pomme-coolie, asorossi, margose, karela. Paroka n'y figurait pas. Un site consacré à la pharmacopée des Antilles françaises décrivait la plante sans le nom que lui donne la Guadeloupe. La fiche a été corrigée en même temps que ce dossier a été écrit.
La carte
Dix noms, quatre routes
Prise dans son ensemble, la liste TRAMIL des noms de cette plante dessine la Caraïbe mieux qu'un atlas. Elle se découpe en quatre familles, et chaque famille correspond à une histoire d'arrivée.
Il y a la famille espagnole : cundeamor à Cuba, à Porto Rico, en République dominicaine, au Venezuela ; sorosí au Costa Rica, au Guatemala, au Belize. Il y a la famille anglaise : cerasee à la Barbade, maiden blush à Antigua, corailee, popololo et sorrow seed à Trinité-et-Tobago. Il y a la famille créole d'Haïti : asorosi, asosi. Et il y a, en Guadeloupe et à la Dominique, une famille à part.
Cette quatrième famille est la plus parlante. La Dominique donne kokouli, pomme cooli, maiden apple cocouli. La Guadeloupe donne paroka. La Martinique, chez nous, donne pomme-coolie et sorossi. Deux îles voisines, deux systèmes de noms qui pointent vers le même endroit du monde — et ce n'est ni l'Afrique ni l'Europe.
- Guadeloupe — paroka, pawoka
- Dominique — kokouli, pomme cooli, maiden apple
- Haïti — asorosi, asosi
- Barbade — cerasee · Antigua — maiden blush
- Trinité-et-Tobago — corailee, popololo, sorrow seed
- Cuba, Porto Rico, République dominicaine, Venezuela — cundeamor
- Costa Rica, Guatemala, Belize — sorosí
Kouli
Le mot qui date une arrivée
Kokouli, pomme-coolie, mangé-coolie : le déterminant est le même, et dans le créole des jardins il ne décrit jamais une vertu — il classe. « À chien » range hors de la table des humains ; « kouli » range du côté des engagés indiens, arrivés dans les colonies françaises après l'abolition de 1848 pour remplacer la main-d'œuvre servile dans les champs de canne.
La plante, elle, était probablement là avant eux. PROTA la donne originaire des tropiques du Vieux Monde, vraisemblablement domestiquée en Inde et dans le sud de la Chine, aujourd'hui pantropicale. En Afrique de l'Ouest, la base Prelude enregistre son emploi contre les dermatoses et comme vermifuge, sous des dizaines de noms yoruba, fon, peuhl, haoussa. Une plante qui traverse la traite et l'engagisme n'a pas besoin d'attendre le second voyage pour arriver.
Ce que le nom date, ce n'est donc pas l'arrivée de la plante : c'est l'arrivée d'un usage, et surtout d'une cuisine. On nomme « kouli » ce qu'on voit manger par les Indiens et qu'on ne mangeait pas. Le mot enregistre un moment où l'amertume est passée du remède au plat — chez les autres.
Reste paroka lui-même, qu'on dit couramment venu du tamoul. L'hypothèse est cohérente avec le reste — la Guadeloupe a gardé du tamoul massalé, colombo, kaloupilé — mais aucune source primaire consultable ne l'établit, et ce site ne présente pas une vraisemblance comme un fait. C'est noté comme question ouverte, pas comme étymologie.
L'usage
Ce que TRAMIL valide, et ce n'est pas le sucre
Voici la donnée qui devrait circuler et qui ne circule pas. Dans la pharmacopée végétale caribéenne, les usages significatifs de Momordica charantia — ceux qui ressortent des enquêtes de terrain et que le réseau classe REC après examen de la toxicité et de la littérature — sont : les affections cutanées sèches, le gratel, les cloques, l'érythème, le furoncle, la pédiculose. Plus le rhume.
Six usages sur sept concernent la peau. Les parties aériennes s'écrasent, se mettent en bain, en friction, en cataplasme. Le diabète n'y est pas. Il n'est pas non plus rejeté : il n'apparaît simplement pas parmi les usages que les enquêtes ont trouvés significatifs dans la région, et les travaux de toxicité TRAMIL sur l'application locale — irritation dermique et oculaire testées chez le lapin selon les protocoles OCDE — concluent au caractère non irritant.
Autrement dit : la plante la plus vendue au monde comme régulateur de glycémie est reconnue par la pharmacopée de sa propre région pour ce qu'on met sur la peau. La réputation « anti-sucre » n'a pas poussé dans les jardins créoles ; elle y est revenue par la bouteille et par l'écran.
La clinique
Quatre essais, aucune différence
La revue Cochrane consacrée à Momordica charantia dans le diabète de type 2 a été publiée le 15 août 2012 par Cheow Peng Ooi, Zaitun Yassin et Tengku-Aizan Hamid. Elle a interrogé la Cochrane Library, MEDLINE, EMBASE, CINAHL, SIGLE et LILACS, sans restriction de langue, complétées par une recherche manuelle.
Elle a retenu quatre essais randomisés, de qualité globale faible. Trois d'entre eux ne montrent aucune différence significative sur la réponse glycémique entre la plante et le placebo, ni entre la plante et deux antidiabétiques de référence, le glibenclamide et la metformine. Les auteurs n'ont pas conduit de méta-analyse : la qualité des données et l'hétérogénéité des préparations l'interdisaient — aucune préparation n'avait été testée deux fois.
Ce dernier détail est le plus instructif. Il ne dit pas seulement que les résultats sont négatifs ; il dit que quatorze ans d'essais n'ont pas réussi à tester deux fois la même chose. Un jus, une poudre, une gélule, un extrait : sous un même nom latin, quatre produits différents. C'est structurellement le problème du marché des plantes, et il ne se résout pas en ajoutant des études.
L'argument
Une plante ne contient pas d'insuline
L'argumentaire local est parfois plus précis que celui des vendeurs, et c'est ce qui le rend intéressant. Sur les pages guadeloupéennes qui présentent le paroka comme légume oublié, on lit que sa consommation ferait baisser la glycémie « puisque cette plante est riche en insuline », et que sa consommation est recommandée aux personnes diabétiques.
La première proposition est fausse au sens strict. L'insuline est une hormone protéique produite par le pancréas des vertébrés ; aucune Cucurbitacée n'en fabrique. Ce que le fruit contient, et que le tableau chimique de TRAMIL enregistre, c'est un composé appelé « polypeptide-p », décrit comme insulinomimétique — d'action comparable, de structure différente.
Et la référence qui porte ce composé dans la littérature mérite d'être lue pour ce qu'elle est. Dans la bibliographie de la monographie TRAMIL, l'entrée s'intitule *Insulin from Momordica charantia*, et c'est un brevet japonais de 1976. Un brevet protège une revendication d'invention ; il ne certifie ni la structure, ni l'effet, ni la sécurité. C'est exactement le mécanisme qui a fait la fortune du noni avec la xéronine : une pièce juridique lue comme une pièce scientifique.
La seconde proposition — « recommandée aux personnes diabétiques » — est une conduite thérapeutique, écrite sans essai à l'appui, à destination de gens qui prennent un traitement. C'est la seule phrase de tout ce dossier qui puisse causer un dommage.
L'amer
Trois molécules et un signal culturel
L'amertume du paroka n'est pas une nuance, c'est sa signature, et elle a des noms : momordicines I, II et III, triterpènes isolés de la feuille et de la liane, décrits en 1984 comme les principes amers de la plante. Le fruit y ajoute la charantine, le β-sitostérol, les momordicosides.
Dans le vocabulaire de la médecine créole, l'amertume vaut preuve : ce qui est amer travaille. Le paroka rejoint là le bois-amer, le picrasma, le quinquina — une famille de plantes dont la réputation s'est bâtie sur une sensation avant de se bâtir sur une mesure. Le grimoire documente cette catégorie sans y adhérer : l'amertume signale des composés actifs, elle ne dit rien de leur effet chez l'humain.
Un dernier trait, prosaïque et parlant : le CIRAD la classe parmi les adventices, une liane annuelle qu'on trouve aux bords de champs et jusque dans les parcelles de canne. Rien de ce qui se vend trente euros le litre ailleurs n'a jamais été rare ici.
Ce qui manque
Une recette qui dit ce qu'elle ne sait pas
Ce dossier a d'abord été publié sans recette. Le raisonnement était le suivant : la préparation guadeloupéenne du paroka ne circule que sur des blogs, la règle de croisement demande deux sources identifiables de types distincts, donc rien à publier. Le raisonnement était trop raide, et il faut le dire ici plutôt qu'ailleurs.
La règle de croisement gouverne ce qu'on publie **comme formule traditionnelle attestée**. Elle ne gouverne pas ce qu'on publie tout court : vingt-trois des recettes du grimoire n'ont aucune source vérifiable, et le taux de croisement est un cliquet de progression, pas un seuil d'entrée. Refuser d'écrire quoi que ce soit revenait à laisser les gens sans le geste — alors que le geste, lui, est documenté.
La base PROTA décrit précisément comment on ôte l'amertume : trempage, pressage ou malaxage dans l'eau salée, ou incision de la peau et saupoudrage au gros sel, ou précuisson rapide ; et l'obligation d'ôter les graines des fruits avancés. C'est du niveau 2, c'est citable, et c'est exactement ce qui manque à quelqu'un qui récolte un paroka sans savoir qu'il faut le dégorger. La recette publie donc ce procédé — et laisse les quantités vides, parce qu'aucune source ne les donne. Le champ reste à null plutôt que rempli au jugé : c'est le même dispositif que la popote de fruit à pain.
Ce qui reste manquant, en revanche, l'est vraiment. L'assemblage guadeloupéen — l'oignon, l'ail, le piment, l'igname et la morue à côté — n'est attesté par aucune source citable. Et la planche de Descourtilz représentant la « momordique à feuilles de vigne » figure toujours dans l'inventaire du site sans que la page ait été ouverte : on ne transcrit pas de mémoire un texte de 1827. Ces deux manques-là restent en carnet d'enquête, avec leurs pistes — les tomes numérisés de la *Flore médicale des Antilles* sur Manioc, *Le Potager d'un curieux* de Paillieux et Bois sur Gallica, l'*Inventaire du patrimoine culinaire* de la Guadeloupe consultable sur place.
La leçon tient en une phrase, et elle vaut au-delà de cette plante : « sourcer ou taire » ne veut pas dire se taire dès qu'une source manque. Il veut dire ne jamais faire passer pour attesté ce qui ne l'est pas. Une recette qui déclare où s'arrête sa preuve reste dans la règle. Une recette qui remplit les blancs n'y est plus.