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Dossier

Cacao, café, vanille

Trois cultures de plaisir, deux légendes et un oubli

Après le sucre sont venues les douceurs : le cacao, le café, la vanille. Trois plantes de plantation devenues des produits de consommation courante, et trois histoires d'introduction où l'on voit très bien qui la mémoire retient. Un officier normand qui partage sa ration d'eau avec un caféier a sa statue et sa légende. Un enfant esclave de douze ans, qui a résolu le problème botanique que le Muséum ne savait pas résoudre, est mort à l'hospice sans un centime — et on a commencé par lui contester sa découverte.

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Fleur de vanillier, organes séparés par le rostellum
Vanilla planifolia : entre l'organe mâle et l'organe femelle, une membrane — le verrou qu'un enfant de douze ans a ouvert en 1841. · Krzysztof Ziarnek, Kenraiz — CC BY-SA 4.0 · source

Le cadre

Après le sucre, les cultures de plaisir

La canne a organisé les Antilles. Les trois plantes de ce dossier ont fait autre chose : elles ont fourni à l'Europe des produits dont personne n'avait besoin et dont tout le monde a voulu — le chocolat, le café, la vanille. Ce sont des cultures de désir, et c'est ce qui explique leur valeur et leur fragilité.

Elles partagent trois traits. Toutes trois demandent un savoir-faire de transformation, sans lequel la récolte ne vaut rien : la fève de cacao doit fermenter, le grain de café être dépulpé et torréfié, la gousse de vanille être échaudée et séchée pendant des mois. Toutes trois ont donc créé des métiers en plus des plantations. Et toutes trois sont arrivées aux Antilles par un transfert délibéré, organisé, parfois romanesque — ce qu'on appellerait aujourd'hui de l'espionnage industriel végétal.

Le cacao

La première richesse, effacée par une catastrophe

Le cacao arrive dans les Antilles françaises avant le café et y prospère : au début du XVIIIe siècle, c'est une culture d'avenir, et le chocolat une boisson de prestige dont le père Labat donne trois formules chiffrées que ce site transcrit ailleurs.

Puis les plantations de cacaoyers sont détruites — les sources hésitent entre le cyclone de 1725 et le tremblement de terre de 1727, et il est probable que les deux aient compté. Le résultat, lui, est net : les terres libérées sont replantées en caféiers. Une catastrophe naturelle a fait basculer la Martinique du cacao vers le café.

Le cacao n'a jamais retrouvé sa place, mais il n'a pas disparu : il est resté dans la culture domestique, sous forme de bâton kako râpé dans le lait chaud avec cannelle et muscade. C'est le sort ordinaire des cultures déclassées — elles quittent l'économie et restent dans la cuisine.

Le café

La légende de Clieu, et ce qu'elle arrange

L'histoire est belle et tout le monde la connaît aux Antilles. Vers 1714, les Hollandais offrent à Louis XIV un jeune caféier, installé sous serre au Jardin du Roi. Antoine de Jussieu en fait en 1715 la première description botanique précise — et le prend pour un jasmin, qu'il baptise Jasminum arabicum. Quelques années plus tard, Gabriel-Mathieu de Clieu, capitaine d'infanterie de marine dieppois, obtient des plants par l'entremise du médecin du roi, M. de Chirac, et les embarque pour la Martinique dans une boîte vitrée destinée à retenir la chaleur.

La traversée est un roman : un passager jaloux abîme un plant, des pirates attaquent, une tempête force l'équipage à jeter de l'eau douce par-dessus bord, puis un calme plat impose le rationnement. De Clieu partage alors sa ration avec le caféier, pendant plus d'un mois. Un seul plant arrive vivant, « pas plus gros qu'une marcotte d'œillet ». Il le fait planter sur son habitation, au Prêcheur ; la première récolte vient une vingtaine de mois plus tard, et il distribue largement les cerises. De là, le café gagne la Guadeloupe et Saint-Domingue.

Voilà pour le récit. Maintenant les nuances, et elles sont instructives. Les dates ne tiennent pas ensemble : certaines sources donnent un départ de Rochefort en 1720, d'autres de Nantes en 1723 sur la flûte le Dromadaire, et l'hypothèse la plus économique est qu'il y eut deux voyages, le premier soldé par la mort des plants. Le récit détaillé que tout le monde reprend vient d'une lettre de De Clieu lui-même, publiée en 1774 — soit un demi-siècle après les faits, par l'intéressé.

Surtout, il n'était pas le premier. Des tentatives d'introduction du caféier dans la Caraïbe avaient été menées pendant les quarante années précédentes, et avaient réussi dans les colonies espagnoles et à Cayenne. Ce que De Clieu a réussi, c'est l'implantation qui a pris à l'échelle d'une île — pas la première acclimatation de l'espèce. Et son dénuement final, souvent cité, est contesté : un de ses biographes du XIXe siècle rappelle qu'il jouissait d'une pension de six mille francs.

La vanille

Le verrou botanique, et l'enfant qui l'a ouvert

La vanille est une orchidée, et les colons qui l'ont transplantée ont déménagé la plante sans la clé. Sa fleur porte les organes mâle et femelle séparés par une fine membrane, le rostellum, et hors du Mexique l'insecte capable de franchir cet obstacle — une abeille mélipone — est absent. Résultat : partout ailleurs, des lianes magnifiques et stériles. Le vanillier arrive à l'île Bourbon en 1819 et n'y est longtemps qu'une plante ornementale de collectionneur.

Edmond naît esclave le 9 août 1829 à Sainte-Suzanne, sur cette même île. Sa mère, Mélise, meurt en le mettant au monde. Il est confié à Ferréol Bellier-Beaumont, propriétaire d'une petite sucrerie et passionné de botanique, qui l'élève, l'initie à l'horticulture et lui apprend notamment à féconder les fleurs de citrouille à la main.

Un jour de 1841, Bellier-Beaumont trouve une gousse sur sa liane réputée stérile. L'enfant de douze ans lui explique calmement que c'est lui qui l'a fait, et refait le geste devant lui : soulever la membrane, replier le labelle, presser l'organe mâle contre le femelle. C'est tout. Ce que le Muséum d'histoire naturelle de Paris et les botanistes de la colonie cherchaient depuis des années, un enfant l'a trouvé en transposant un geste appris sur des citrouilles.

La technique se diffuse immédiatement — Bellier-Beaumont promène le garçon de plantation en plantation pour l'enseigner —, et Bourbon devient le premier producteur mondial. Le procédé est encore celui qu'on utilise aujourd'hui, partout dans le monde : chaque gousse de vanille récoltée hors du Mexique vient d'une fleur fécondée à la main, une par une, par le geste de 1841.

Les deux mémoires

Un officier, un enfant, et ce que l'histoire retient

Mettez les deux hommes côte à côte. De Clieu a sa légende, ses biographies dès le XIXe siècle, sa place dans tous les récits du café antillais — et une histoire dont les dates flottent, l'antériorité est discutable et le dénuement contesté.

Edmond, lui, a d'abord reçu un soupçon : le botaniste Jean-Michel Claude Richard revendique l'invention, au motif qu'un « ignorant enfant » esclave n'aurait pas pu trouver cela. Il faut les écrits de son ancien maître pour rétablir la vérité. Affranchi en 1848, il reçoit pour tout patronyme Albius — du latin alba, blanc, la couleur de la fleur. Aucune récompense malgré les démarches de Bellier-Beaumont auprès du gouvernement. Il devient aide-cuisinier, est condamné en 1852 à cinq ans de travaux forcés pour une tentative de vol, gracié, et meurt le 9 août 1880 — le jour de ses cinquante et un ans — à l'hospice de Sainte-Suzanne, dans la misère, tandis que la filière qu'il a créée atteint son sommet.

Ce dossier n'a pas besoin de conclusion morale, les faits suffisent. Mais il a une conséquence méthodologique pour ce grimoire : quand une source dit qu'une technique a été « découverte » quelque part, il vaut la peine de demander par qui, et pourquoi ce nom-là a été retenu ou perdu. Une bonne partie des savoirs végétaux des Antilles vient de gens qui n'avaient pas le droit de signer.

Sources

  1. 01 Fondation pour la mémoire de l'esclavage — biographie d'Edmond Albius ; EuropeanaNé esclave le 9 août 1829 à Sainte-Suzanne (île Bourbon), orphelin de mère ; initié à l'horticulture par Ferréol Bellier-Beaumont ; découverte en 1841 de la pollinisation manuelle inspirée d'une technique employée sur les citrouilles ; procédé encore utilisé dans le monde entier ; mort sans fortune le 9 août 1880
  2. 02 Wikipédia — Edmond Albius ; S. Fuma (texte publié par l'UNESCO)Charles Morren réalise indépendamment une fécondation artificielle en 1836 par un autre procédé ; Albius découvre en 1841, à douze ans, le procédé pratique ; patronyme Albius attribué en 1848 d'après alba ; paternité contestée par le botaniste Jean-Michel Claude Richard ; aucune récompense malgré les démarches de son ancien maître ; condamnation de 1852, grâce, mort à l'hospice de Sainte-Suzanne
  3. 03 Biologie de la vanilleOrchidée dont la fleur porte organes mâle et femelle séparés par le rostellum ; pollinisateur naturel (abeille mélipone) absent hors de l'aire mexicaine ; vanillier introduit à l'île Bourbon en 1819 ; fleur éphémère, fécondation à la main fleur par fleur
  4. 04 Wikipédia — Gabriel de Clieu ; Notice sur le chevalier de Clieu (L. Du Bois, via Wikisource)Caféier offert à Louis XIV par les Hollandais vers 1714 ; première description botanique par Antoine de Jussieu en 1715 sous le nom de Jasminum arabicum ; plants obtenus par l'entremise de M. de Chirac ; départ de Rochefort en 1720 et/ou de Nantes en 1723 sur la flûte le Dromadaire ; récit publié par De Clieu dans l'Année Littéraire en 1774 ; plant « pas plus gros qu'une marcotte d'œillet » ; dénuement final contesté, pension de 6 000 francs
  5. 05 Histoire du café aux Antilles (Odyssea ; Cercle généalogique du pays de Caux)Boîte vitrée pour retenir la chaleur ; sabotage par un passager, attaque de pirates, tempête et rationnement de l'eau partagée avec le plant ; plantation à l'habitation du Prêcheur ; première récolte une vingtaine de mois plus tard ; diffusion vers la Guadeloupe et Saint-Domingue ; destruction des cacaoyers (cyclone de 1725, séisme de 1727) suivie du remplacement par le café
  6. 06 France Pittoresque — introduction du caféierDes tentatives d'introduction avaient été menées pendant les quarante années précédentes et avaient réussi dans les colonies espagnoles et à Cayenne, à l'échelle de jardins botaniques
  7. 07 J.-B. Labat, Nouveau Voyage aux isles de l'Amérique (1722)Trois formules de chocolat chiffrées, transcrites par ce site sur la recette chocolat-pays ; prestige de la boisson au début du XVIIIe siècle

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