Le paradoxe
Ce qui pousse partout n'intéresse personne
Il y a un biais dans la façon dont on regarde les plantes créoles. On documente volontiers l'arbre majestueux, le fruit rare, le bois précieux. On oublie l'herbe qui pousse dans la fissure du trottoir — alors que c'est elle qu'on emploie le plus, précisément parce qu'elle est là, gratuite, sous la main, à toute heure.
La malnommée porte ce paradoxe jusque dans son nom : mal nommée, c'est-à-dire déconsidérée. Petite euphorbe velue qu'on arrache comme une mauvaise herbe, elle figure parmi les remèdes les plus employés de la Caraïbe. Le thé pays, lui, remplaçait le thé de Chine dans toutes les maisons ; la graine-en-bas-feuille, la mauve, le pourpier, marie-honte tiennent le même rôle : le premier réflexe, avant toute pharmacie.
Rien de tout cela ne relève du folklore. C'est une médecine de proximité, née d'une contrainte — soigner avec ce qui pousse — et transmise parce qu'elle marchait assez souvent pour valoir la peine d'être retenue.
La méthode
Enquêter d'abord, valider ensuite
Comment savoir si un usage populaire tient debout ? La démarche du réseau TRAMIL, qui travaille sur la pharmacopée végétale caribéenne depuis les années 1980, procède en deux temps qui méritent d'être connus.
Premier temps : l'enquête. On demande aux habitants d'un territoire ce qu'ils utilisent, pour quoi, et comment — pas ce qu'ils croient, ce qu'ils font. Un usage n'est retenu que s'il revient de façon significative dans les réponses. En Martinique, ce travail porte notamment la signature de Longuefosse et Nossin, sur cinq années d'enquête.
Second temps : la confrontation. L'usage significatif est croisé avec la littérature scientifique — chimie, pharmacologie, toxicologie — et, quand elle manque, avec des travaux menés pour l'occasion. À l'arrivée, l'usage est classé. « REC » signifie recommandé : l'emploi traditionnel est documenté et l'information scientifique ne le contredit pas.
C'est exactement le double registre de cette encyclopédie, mais mené par un réseau de laboratoires : ce que la tradition dit, ce que la science en dit.
Un cas
La malnommée, du trottoir au classement
Trois usages de la malnommée sont ressortis recommandés : le cataplasme de feuilles écrasées sur l'absé dlé — cette affection du ganglion de l'aine que le créole nomme mieux que le français —, la décoction contre la diarrhée, et la décoction contre la rougeole.
Ce qui rend le cas exemplaire, c'est ce qui accompagne la recommandation. La décoction contre la diarrhée n'est validée que comme complément de la réhydratation orale : la plante ne remplace pas l'eau et les sels, elle s'y ajoute. Contre la rougeole, elle est complémentaire, jamais un traitement. Elle est écartée pour la femme enceinte, la femme allaitante et l'enfant de moins de trois ans. Et le délai au bout duquel il faut consulter est chiffré.
Autrement dit : la validation d'un usage traditionnel produit plus de nuances, pas moins. C'est le contraire de ce que promet le marketing des plantes.
Les limites
Ce que la chimie ne confirme pas
L'exercice fonctionne dans les deux sens, et le thé pays le montre bien. La plante contient réellement des molécules actives — la biflorine, antimicrobienne et analgésique, et deux iridoïdes auxquels un effet analgésique a été attribué chez l'animal.
Mais quand des chercheurs ont testé la décoction de feuille sur le transit intestinal de la souris, elle ne l'a pas modifié significativement. Or l'usage digestif est précisément la première réputation du dité-péyi. Un résultat négatif, publié, qui nuance l'usage le plus répandu de la plante.
Il ne rend pas l'infusion moins bonne ni moins précieuse. Il déplace simplement ce qu'on peut en dire : une excellente infusion du soir, avec des propriétés plausibles, et non un remède digestif démontré. Sourcer, c'est aussi accepter que la source dise non.