Le fruit
La pomme-chien du bord de mer
Morinda citrifolia est une Rubiacée — la famille du café — qui pousse en arbuste ou petit arbre de trois à six mètres sur les littoraux sableux et dans les bois secs. Elle est native du Queensland et de l'Asie du Sud-Est, distribuée d'un bout à l'autre du Pacifique par les courants et par les navigateurs polynésiens, et naturalisée dans toute la Caraïbe. En Guadeloupe et en Martinique on l'appelle nono, pomme-chien, ou corossol à chien — kowosol a chyen. Les sources locales datent son arrivée dans les îles françaises de 1782, sans qu'un document primaire soit venu confirmer la date.
Le fruit ressemble à une petite pomme de terre translucide criblée d'yeux. À pleine maturité, deux acides gras — l'acide caproïque et l'acide caprylique — lui donnent une odeur franche de fromage rance. C'est un fruit du bord de chemin, que personne aux Antilles n'a jamais mangé pour le plaisir.
Les trois noms créoles disent la même chose, et la disent mieux que n'importe quelle notice. « Corossol à chien » vient d'une ressemblance de surface avec le fruit du corossolier — un fruit composé, une peau bosselée — alors que les deux plantes n'ont aucun lien : Annonacée d'un côté, Rubiacée de l'autre. Et le déterminant « à chien », comme dans tout le créole des jardins, ne décrit pas un usage : il classe. Ce qui est « à chien » n'est pas pour la table des humains.
Le témoignage guadeloupéen est plus direct encore : antan lontan, le corossol à chien se donnait aux cochons. C'est le même fruit qui se vend aujourd'hui autour de vingt-huit euros le litre, avec une posologie imprimée sur l'étiquette.
Le nom
De nono à noni : deux lettres de marketing
En tahitien, l'arbre et son fruit s'appellent nono. Le nom qui circule aujourd'hui dans le monde entier est « noni » — un mot récent, choisi pour la commercialisation du jus. La raison est linguistique et commerciale : « nono » s'entend « no-no » en anglais, et le premier marché du produit fut celui des États-Unis.
Ce détail n'est pas anecdotique : il indique qui a écrit l'histoire. Le vocabulaire du noni est un vocabulaire de vente, pas de pharmacopée. Aux Antilles, la plante s'est mise à s'appeler noni au moment où elle s'est mise à se vendre.
La chose est si connue dans les îles qu'elle figure sur les sites de flore locale à côté du nom de l'espèce : le nom de noni a été donné récemment en vue d'exporter le jus vers le marché américain. Les Antilles n'ont pas adopté un mot tahitien, elles ont adopté un nom de produit — et gardé les leurs à côté, ce qui est une forme de lucidité.
La molécule
La xéronine, ou l'art de breveter une hypothèse
Tout le discours santé du noni repose sur un seul édifice : la xéronine. Ralph Heinicke, biochimiste passé par l'industrie de l'ananas à Hawaï, postule l'existence d'un alcaloïde universel qui « redresserait » les protéines mal repliées, et d'un précurseur, la proxéronine, dont le noni serait la source la plus riche. Il dépose un brevet en 1983 ; il est délivré en 1985.
Le brevet est consultable. Deux choses y frappent. D'abord, le noni n'y figure pas : les matières premières décrites sont la broméline d'ananas, la présure, la ficine, l'amylase pancréatique. Ensuite, l'auteur écrit noir sur blanc que toutes les tentatives d'obtenir un spectre de masse exploitable ont échoué, et qu'il « suppose provisoirement » une masse moléculaire de 428. Une revue de 2017 qui a tenté d'en modéliser la structure conclut que la présence même de la xéronine reste controversée et que sa structure n'a jamais été explorée.
Quarante ans plus tard, la molécule n'a été isolée par personne d'autre, sa formule n'est pas établie, et aucune base de données de référence ne la répertorie. Elle continue pourtant d'être citée comme le principe actif du noni sur des milliers de pages commerciales.
La loi
Ce que l'Europe a autorisé, et ce qu'elle a refusé d'écrire
Le 5 juin 2003, la Commission européenne autorise la mise sur le marché du « jus de noni » comme nouvel ingrédient alimentaire, à la demande de la société Morinda Inc. installée à Provo, dans l'Utah. Le texte tient sur une page du Journal officiel.
Son troisième considérant est le passage le plus intéressant de toute la littérature sur le noni. Le comité scientifique de l'alimentation humaine y juge le produit acceptable aux niveaux de consommation observés, puis note que les données fournies n'apportaient aucun élément prouvant des effets bénéfiques particuliers sur la santé, supérieurs à ceux d'autres jus de fruits.
L'autorisation porte donc sur une seule chose : le droit de vendre un jus. Aucune allégation de santé n'a jamais été autorisée pour le noni dans l'Union européenne. Les mentions « immunomodulateur », « détox », « protection cellulaire » qui l'accompagnent souvent ne s'appuient pas sur ce texte — elles s'appuient sur son existence, ce qui n'est pas la même chose.
La clinique
Cinquante et un patients, zéro régression
Le noni a été testé chez l'humain contre le cancer. Un essai de phase I mené à Hawaï par Brian Issell a inclus cinquante et un patients atteints de cancers avancés, sur sept paliers de dose, pendant au moins quatre semaines. Aucune régression tumorale n'a été mesurée selon les critères RECIST. La dose maximale tolérée a été fixée par un motif prosaïque : au palier suivant, sept patients sur huit ont abandonné parce qu'il fallait avaler trop de gélules.
Issell lui-même a résumé le résultat : rien n'indiquait que le noni faisait fondre les cancers. Une tendance à moins de fatigue a été observée aux doses moyennes, ce qui a servi à choisir une dose pour un éventuel essai de phase II. À ce jour, aucun essai contrôlé n'a démontré d'effet anticancéreux du noni chez l'humain. Tout le reste — activité antiproliférative, antiangiogénique, immunostimulante — est de la préclinique : éprouvette et souris.
C'est exactement le motif du corossol, du moringa et du gaïac avant eux : une plante réelle, un composé actif in vitro, un saut logique vers « ça guérit », un marché.
Le foie et les reins
Six cas, une greffe, et cinquante-six milliéquivalents
Entre 2005 et 2008, des services d'hépatologie autrichiens, allemands et finlandais publient une série de cas d'hépatite aiguë chez des consommateurs de jus de noni. L'un des plus sévères concerne un homme de 29 ans qui avait bu un litre et demi de jus en trois semaines : insuffisance hépatique subaiguë, transplantation en urgence. Une femme de 62 ans, deux litres sur trois mois, a fait une hépatite aiguë spontanément résolutive. Les anthraquinones du genre Morinda ont été suspectées.
L'EFSA a réévalué le dossier deux fois. Elle n'a pas retenu de lien de causalité convaincant — dans des cas isolés, on ne peut jamais exclure d'autres expositions hépatotoxiques — et a maintenu que le jus est sûr pour la population générale. Elle a ajouté, en 2009, une réserve qui vaut d'être lue : le nombre croissant de signalements pourrait indiquer que certaines personnes y sont sensibles.
L'autre risque est plus mécanique, et plus pertinent aux Antilles où l'insuffisance rénale est fréquente. En 2000, des néphrologues d'Indianapolis rapportent le cas d'un homme en insuffisance rénale chronique arrivé en consultation avec une hyperkaliémie malgré un régime pauvre en potassium. Le dosage du jus de noni qu'il buvait donne 56,3 mEq/L de potassium — l'ordre de grandeur du jus d'orange ou de tomate. Il s'était mis au noni parce qu'un proche lui avait dit que ça guérissait le cancer. Il n'est jamais revenu à la consultation.
L'étiquette
Onze pour cent de raisin et de myrtille
Le jus qui a fondé le marché n'est pas du noni. Le produit décrit dans le dossier réglementaire européen est un mélange à 89 % de jus de fruit de Morinda citrifolia et 11 % de concentrés de raisin et de myrtille, avec arômes naturels. Ces onze pour cent ne sont pas là par hasard : le noni seul est amer et malodorant.
Une équipe brésilienne a poussé la logique jusqu'au bout en 2010 : elle a mesuré les polyphénols et l'activité antioxydante du jus commercial, puis de ses constituants séparés. Le concentré de myrtille surclasse tout le reste, et les auteurs concluent que ces 10 % de raisin et de myrtille contribuent significativement à l'activité antioxydante attribuée au produit. Un jus vendu au rayon « antioxydants » dont l'antioxydant vient en bonne part de la myrtille.
Les jus purs, eux, se vendent aujourd'hui autour de vingt-cinq à trente euros le litre avec une posologie de 30 ml par jour, et parfois un tableau de « valeurs bio-électroniques » — pH, rH2, résistivité. Ces trois chiffres viennent de la bioélectronique de Vincent, un cadre des années 1950 sans reconnaissance scientifique. Ils mesurent quelque chose de réel — un pH de 3,5, c'est un jus acide — et n'en déduisent rien de démontrable.
Le vrai métier
Ce que le noni a réellement produit
Il y a pourtant une chose que Morinda citrifolia a fait à l'échelle industrielle, et elle n'a rien à voir avec la santé. Son écorce de racine contient un glucoside, la morindine, qui donne par hydrolyse un colorant rouge, la morindone — la teinture dite rouge turc, proche de celle de la garance. La concentration atteint 0,25 à 0,55 % dans l'écorce fraîche d'un arbre de trois à cinq ans ; les petites racines sont les plus riches, les grosses sont jetées.
À la fin du XIXe siècle, des plantations couvraient les côtes du nord de Java pour alimenter la teinture des batiks : on pile l'écorce de racine avec de l'écorce de jirak, on la broie à l'eau et on l'applique à la main sur un tissu préparé à l'émulsion alcaline, quatre fois par jour pendant dix jours. Selon le mordant, l'aluminium donne un rouge orangé, le chrome un chocolat, le fer un violet sombre. L'alizarine de synthèse a mis fin à tout cela.
C'est le renversement de l'histoire : la seule filière que le noni ait vraiment portée fut une filière de couleur, comme le roucou et l'indigo aux Antilles. Le fruit, lui, n'a jamais rien guéri — mais il fait vivre un marché mondial. La racine, qui teignait pour de bon, ne vaut plus rien.
Le verdict
Un fruit, pas une ordonnance
Le noni est un fruit tropical acide, riche en potassium, pauvre en sucre, dont le jus fermenté est buvable dilué. C'est tout, et ce n'est pas rien : la pomme-chien a sa place dans le paysage antillais et dans les rimèd razié.
Ce qui n'a pas sa place, c'est la promesse. Aucun essai contrôlé n'appuie les allégations qui portent le marché ; aucune allégation de santé n'est autorisée en Europe ; le seul texte réglementaire qui existe dit explicitement que rien ne prouve un bénéfice supérieur aux autres jus de fruits. Et le vrai principe actif du produit fondateur, si on parle de mesure, ressemble beaucoup à de la myrtille.
Reste le meilleur test, et il ne demande aucune bibliographie : demandez à quelqu'un qui a grandi là-bas ce qu'est un corossol à chien. La réponse arrive avant l'argumentaire.