L'écorce des fièvres
Un remède que l'Europe a mis trente ans à croire
Au XVIIe siècle, les jésuites du Pérou rapportent qu'une écorce amère des forêts de Loja coupe les fièvres intermittentes. Le remède arrive au Vatican à partir de 1631. Il n'emporte pas l'adhésion : il la mendie pendant une génération.
Le blocage est théorique autant que politique. Pour la médecine galénique, un remède doit agir en sens contraire de la cause : l'amertume de l'écorce signalant la chaleur, comment pourrait-elle soigner à la fois les fièvres tierces réputées chaudes et les quartes réputées froides ? Quand la cure échoue sur l'archiduc Léopold d'Autriche, son médecin Jean-Jacques Chifflet publie un pamphlet contre le produit.
L'écorce ne s'imposera que par deux choses très concrètes : le bon dosage, et la guérison des rois d'Angleterre et de France par le remède secret de l'apothicaire anglais Robert Talbor. Elle prend son nom de circonstance — la poudre des jésuites.
La botanique
Deux siècles pour savoir de quel arbre on parlait
Personne en Europe ne savait à quoi ressemblait l'arbre. L'écorce voyageait par une chaîne d'intermédiaires, elle était rare, et donc falsifiée : les traités du temps recommandent de rejeter celle qui est visqueuse, dure comme du bois, insipide, ou mélangée à d'autres écorces trempées dans le suc d'aloès.
L'identité botanique n'est établie qu'au XVIIIe siècle, par La Condamine et Joseph de Jussieu lors de l'expédition du Pérou (1735-1743). Linné crée le genre Cinchona en 1753. La quinine elle-même n'est isolée qu'en 1820, par Pelletier et Caventou. Entre le geste et la molécule : cent quatre-vingt-dix ans.
Le verdict
La tradition avait raison, et on peut le prouver
La quinine a été le traitement de référence du paludisme pendant plus d'un siècle. Elle ne l'est plus : depuis 2006 elle n'est plus en première ligne, et depuis 2011 l'artésunate injectable est recommandé d'abord dans les formes graves. Mais elle reste inscrite à la liste OMS des médicaments essentiels pour le paludisme grave, en recours lorsque les dérivés de l'artémisinine ne sont pas disponibles. Sa cousine, la quinidine, est devenue un antiarythmique.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Sur une plante du grimoire, la chaîne complète existe : un usage traditionnel, une molécule isolée, des essais, une inscription sur la liste des médicaments essentiels de l'Organisation mondiale de la santé. C'est le niveau de preuve le plus élevé qu'une plante puisse atteindre, et aucune des plantes-vedettes du marketing ne s'en approche.
Ironie de l'histoire : ce qui a supplanté la quinine vient aussi d'une pharmacopée traditionnelle. L'artémisinine a été extraite de l'armoise annuelle, le qinghao chinois, et c'est un traité de médecine du IVe siècle décrivant un pressage à froid qui a mis Tu Youyou sur la voie du bon solvant — prix Nobel 2015. Deux traditions vérifiées à la suite, sur la même maladie.
Le faux
Le quinquina caraïbe, qui n'en est pas un
Et pendant ce temps, dans les Petites Antilles, pousse un autre arbre. Écorce amère, usage fébrifuge, réputation de substitut : Exostema caribaeum, la même famille botanique que le Cinchona, les Rubiacées. Jacquin l'avait d'ailleurs nommé Cinchona caribaea en 1760 — il le rangeait littéralement dans le genre du vrai.
Ses noms disent la confusion : quinquina caraïbe et tendre en gomme en Guadeloupe, quinquina caraïbe en Martinique, quinquina pays en Haïti, poirier montagne en Martinique, grenadin à Marie-Galante. En anglais, Caribbee bark tree — et même, en Jamaïque, Jamaica Jesuit's bark : l'écorce des jésuites de la Jamaïque. Le nom du remède véritable, transposé sur un homonyme.
Le verdict analytique est net et il vient du corpus que ce site utilise déjà : la notice de Rollet, Arbres des Petites Antilles, cite Cabre — l'écorce est amère comme celle du Cinchona, mais c'est un faux quinquina, car elle ne renferme ni quinine ni cinchonine. Le même auteur qui nous a donné la formule du mabi de 1937 tranche ici l'autre question.
La leçon
Ce que la paire nous apprend
Les deux arbres démontrent la même chose par les deux bouts. La tradition n'est ni fiable ni douteuse en bloc : elle est une hypothèse, et une hypothèse se vérifie une par une. Le Cinchona a passé l'épreuve au-delà de toute espérance. L'Exostema a échoué, sans que les Antillais qui l'employaient soient plus crédules que les cardinaux romains qui doutaient du premier.
C'est pourquoi ce site emploie deux registres et non un seul. « Sa tradisyon di » n'est pas un ornement folklorique qu'on tolère avant de le corriger. C'est le relevé d'un savoir qui a produit, dans un cas sur combien d'autres, un médicament essentiel — et c'est cette possibilité-là qui rend la vérification nécessaire, plutôt que facultative.