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Dossier

Les deux quinquinas

L'écorce qui a tenu parole, et celle qui n'en porte que le nom

Deux écorces amères, deux arbres de la même famille, le même nom, le même usage contre les fièvres. L'une a donné la quinine et sauvé des millions de vies ; l'autre ne contient pas une molécule de quinine. Elles poussent à cinq mille kilomètres l'une de l'autre et se sont fait confondre pendant deux siècles. C'est le dossier qui explique pourquoi zebapik ne dit pas non par principe : la tradition est parfois exacte, et il faut le même travail pour l'établir que pour la démentir.

4 min de lecture · 5 sources

Planche botanique du quinquina : rameau fleuri, détail de l'écorce et des capsules
Cinchona officinalis — l'écorce qui a fait la quinine, planche de Köhler. · Franz Eugen Köhler, Köhler's Medizinal-Pflanzen — Public domain · source

L'écorce des fièvres

Un remède que l'Europe a mis trente ans à croire

Au XVIIe siècle, les jésuites du Pérou rapportent qu'une écorce amère des forêts de Loja coupe les fièvres intermittentes. Le remède arrive au Vatican à partir de 1631. Il n'emporte pas l'adhésion : il la mendie pendant une génération.

Le blocage est théorique autant que politique. Pour la médecine galénique, un remède doit agir en sens contraire de la cause : l'amertume de l'écorce signalant la chaleur, comment pourrait-elle soigner à la fois les fièvres tierces réputées chaudes et les quartes réputées froides ? Quand la cure échoue sur l'archiduc Léopold d'Autriche, son médecin Jean-Jacques Chifflet publie un pamphlet contre le produit.

L'écorce ne s'imposera que par deux choses très concrètes : le bon dosage, et la guérison des rois d'Angleterre et de France par le remède secret de l'apothicaire anglais Robert Talbor. Elle prend son nom de circonstance — la poudre des jésuites.

La botanique

Deux siècles pour savoir de quel arbre on parlait

Personne en Europe ne savait à quoi ressemblait l'arbre. L'écorce voyageait par une chaîne d'intermédiaires, elle était rare, et donc falsifiée : les traités du temps recommandent de rejeter celle qui est visqueuse, dure comme du bois, insipide, ou mélangée à d'autres écorces trempées dans le suc d'aloès.

L'identité botanique n'est établie qu'au XVIIIe siècle, par La Condamine et Joseph de Jussieu lors de l'expédition du Pérou (1735-1743). Linné crée le genre Cinchona en 1753. La quinine elle-même n'est isolée qu'en 1820, par Pelletier et Caventou. Entre le geste et la molécule : cent quatre-vingt-dix ans.

Le verdict

La tradition avait raison, et on peut le prouver

La quinine a été le traitement de référence du paludisme pendant plus d'un siècle. Elle ne l'est plus : depuis 2006 elle n'est plus en première ligne, et depuis 2011 l'artésunate injectable est recommandé d'abord dans les formes graves. Mais elle reste inscrite à la liste OMS des médicaments essentiels pour le paludisme grave, en recours lorsque les dérivés de l'artémisinine ne sont pas disponibles. Sa cousine, la quinidine, est devenue un antiarythmique.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Sur une plante du grimoire, la chaîne complète existe : un usage traditionnel, une molécule isolée, des essais, une inscription sur la liste des médicaments essentiels de l'Organisation mondiale de la santé. C'est le niveau de preuve le plus élevé qu'une plante puisse atteindre, et aucune des plantes-vedettes du marketing ne s'en approche.

Ironie de l'histoire : ce qui a supplanté la quinine vient aussi d'une pharmacopée traditionnelle. L'artémisinine a été extraite de l'armoise annuelle, le qinghao chinois, et c'est un traité de médecine du IVe siècle décrivant un pressage à froid qui a mis Tu Youyou sur la voie du bon solvant — prix Nobel 2015. Deux traditions vérifiées à la suite, sur la même maladie.

Le faux

Le quinquina caraïbe, qui n'en est pas un

Et pendant ce temps, dans les Petites Antilles, pousse un autre arbre. Écorce amère, usage fébrifuge, réputation de substitut : Exostema caribaeum, la même famille botanique que le Cinchona, les Rubiacées. Jacquin l'avait d'ailleurs nommé Cinchona caribaea en 1760 — il le rangeait littéralement dans le genre du vrai.

Ses noms disent la confusion : quinquina caraïbe et tendre en gomme en Guadeloupe, quinquina caraïbe en Martinique, quinquina pays en Haïti, poirier montagne en Martinique, grenadin à Marie-Galante. En anglais, Caribbee bark tree — et même, en Jamaïque, Jamaica Jesuit's bark : l'écorce des jésuites de la Jamaïque. Le nom du remède véritable, transposé sur un homonyme.

Le verdict analytique est net et il vient du corpus que ce site utilise déjà : la notice de Rollet, Arbres des Petites Antilles, cite Cabre — l'écorce est amère comme celle du Cinchona, mais c'est un faux quinquina, car elle ne renferme ni quinine ni cinchonine. Le même auteur qui nous a donné la formule du mabi de 1937 tranche ici l'autre question.

La leçon

Ce que la paire nous apprend

Les deux arbres démontrent la même chose par les deux bouts. La tradition n'est ni fiable ni douteuse en bloc : elle est une hypothèse, et une hypothèse se vérifie une par une. Le Cinchona a passé l'épreuve au-delà de toute espérance. L'Exostema a échoué, sans que les Antillais qui l'employaient soient plus crédules que les cardinaux romains qui doutaient du premier.

C'est pourquoi ce site emploie deux registres et non un seul. « Sa tradisyon di » n'est pas un ornement folklorique qu'on tolère avant de le corriger. C'est le relevé d'un savoir qui a produit, dans un cas sur combien d'autres, un médicament essentiel — et c'est cette possibilité-là qui rend la vérification nécessaire, plutôt que facultative.

Archives

La formule d'époque

Transcrite depuis sa source, avec sa date et sa référence. zebapik cite ce texte pour ce qu'il est — un document. Il dit ce qu'on faisait, pas ce qu'il faut faire.

1649

La Schedula Romana

Pietro Paolo Puccerini, apothicaire du collège romain · Schedula Romana — feuillet imprimé de posologie de l'écorce du Pérou, diffusé par les jésuites de Rome · règles de prescription dites « Schedula Romana » ; datation de 1649 à 1651 selon les sources, établies d'après les essais des apothicaires romains

Deux drachmes de quinquina pulvérisé dans du vin. À Séville, après essais, les médecins ramènent la dose à une drachme d'écorce pulvérisée donnée en infusion.

Registre médical d'époque Traduit de l'italien Document — non reproduit voir la source

Considérée comme la première posologie antipaludique efficace mise par écrit : c'est en trouvant le dosage que l'écorce a cessé d'être une curiosité contestée. Deux réserves, dites plutôt que tues. Le feuillet de Puccerini est en italien et n'a pas été consulté dans l'original ; et la précision sévillane vient de la littérature secondaire, pas du feuillet. C'est donc une synthèse, pas une transcription — le champ le dit désormais. Document en tout état de cause, jamais un mode d'emploi.

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Sources

  1. 01 Histoire de l'écorce de quinquina (synthèse encyclopédique sourcée sur Bruneton, 2009)Arrivée à Rome à partir de 1631 ; pamphlet de Chifflet après l'échec sur l'archiduc Léopold ; Schedula Romana, deux drachmes dans du vin ; poudre des jésuites ; Talbor ; La Condamine et Jussieu (1735-1743) ; genre Cinchona créé par Linné en 1753 ; falsifications de l'écorce
  2. 02 Pl@ntUse — Rollet et coll., Arbres des Petites Antilles (2010), notice Exostema caribaeum, citant CabreExostema caribaeum (Jacq.) Roem. et Schult., basionyme Cinchona caribaea Jacq. (1760) ; noms : quinquina caraïbe, tendre en gomme (Guadeloupe), quinquina pays (Haïti), poirier montagne (Martinique), grenadin (Marie-Galante), Caribbee bark tree, Jamaica Jesuit's bark ; « faux quinquina car ne renferme ni quinine ni cinchonine »
  3. 03 Malaria Journal — The past, present and future of anti-malarial medicines (2019)Quinine isolée de l'écorce de Cinchona en 1820 ; plus en première ligne depuis 2006 ; maintenue à la liste OMS des médicaments essentiels pour le paludisme grave quand les artémisinines ne sont pas disponibles
  4. 04 Revues de pharmacologie antipaludiqueArtésunate injectable recommandé en première intention dans le paludisme grave depuis 2011 ; effets indésirables de la quinine : acouphènes, surdité, troubles visuels, hypoglycémie, risque cardiaque en perfusion rapide
  5. 05 Comité Nobel (physiologie ou médecine, 2015) — Tu YouyouArtémisinine extraite d'Artemisia annua (qinghao) ; méthode d'extraction à froid retrouvée dans un traité médical chinois ancien

Un dossier zebapik raconte et met en contexte ; il ne prescrit pas. « Sa tradisyon di » rapporte des usages culturels, « Sa lasyans di » des données vérifiables. Les allégations commerciales de santé sont débunkées, jamais relayées. Règlement (CE) 1924/2006.